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bachtrack.com Gilles Lesur
Ecouter un opéra en version de concert permet de mieux se concentrer sur la musique. Et quand il s’agit de Rusalka, le chef d’œuvre lyrique d’Antonin Dvorak, interprété par l’un des meilleurs orchestres symphoniques du monde, le Budapest Festival Orchestra, qui plus est dirigé par son talentueux fondateur et toujours directeur Iván Fischer, le bonheur ne peut être qu’au rendez-vous. Créé à Prague le 31 mars 1901, Rusalka fut un triomphe pour le compositeur. L’histoire de cet amour impossible entre une sirène et un prince qui finit dans la mort, n’est pas sans résonance avec le Tristan et Isolde de Richard Wagner. A tel point que le début du troisième acte évoque incontestablement le chef d’œuvre de Wagner.

Magnifique soirée donc que ce Rusalka donné en terre hongroise par un chef et un orchestre originaires de Budapest mais avec une équipe de chanteurs tchèques chantant tous par cœur. Le Budapest Festival Orchestra sonne magnifiquement et tous les pupitres sont au plus haut niveau technique et musical dans cet ensemble sans aucune faiblesse. Les cordes à la fois moelleuses et précises, les bois délicats et lyriques, les cuivres nuancés et subtils, la timbale présente sans excès et la harpe, au rôle essentiel dans cette œuvre, sont tous d’une délicatesse et d’un raffinement rares. De plus, le Budapest Festival Orchestra réagit à chaque geste de son chef Iván Fischer, même lorsqu’il s’agit d’une simple incitation à accentuer ou à changer de phrasé. Cet incroyable chef parvient aussi à faire entendre son évident amour de cette musique, dont il maîtrise toutes les subtilités. Sous cette baguette précise, souple et passionnée, l’émouvante musique de Dvorak sonne riche, puissante et contrastée. De plus, en chef expérimenté, Iván Fischer ne couvre jamais les chanteurs et sait les accompagner avec empathie.

Pavla Vykopalová est une très belle Rusalka. Le timbre clair et beau et le legato servent à merveille ce rôle d’amoureuse déçue, même si en quelques rares occasions, l’intonation n’est pas suffisamment précise. Son interprétation qui parvient à construire un être hybride entre deux mondes est très poétique. Peter Mikulás, en vieux routier des scènes européennes, livre un Vízimanó, maître des eaux, à la belle allure et parvient même à masquer les quelques limites d’une voix qui a un peu perdu de sa superbe. Il n’empêche, sa composition est forte et convaincante. En sorcière, Jolana Fogašová emporte tout sur son passage avec un timbre riche, une voix puissante et un engagement de chaque instant. Elle domine sans conteste une distribution vocale de très haut niveau. Aleš Briscein est un prince vaillant au timbre lumineux qui n’est pas sans rappeler, en moins sombre, celui des ténors russes. Il allie un chant élégant et nuancé et on lui pardonne bien volontiers un aigu instable après presque trois heures d’un engagement sans faille. Quant aux trois nymphes, elles rivalisent avec bonheur et théâtralité. Jiri Brückler, qui interprète les rôles du garde chasse et du chasseur, possède tout de ces deux rôles dont il traduit à merveille la rusticité grâce à une voix puissante au timbre sombre et à un fort sens du texte.

Le chœur philharmonique de Brno est un ensemble professionnel réputé que l’on entend partout en Europe. Préparé par son chef Petr Fiala, il est ici particulièrement à l’aise dans cette musique écrite dans leur langue maternelle. La précision, l’audible polyphonie et les belles nuances témoignent à l’évidence du niveau exceptionnel de cet ensemble. Malgré la brièveté de ses interventions, il rajoute un bonheur supplémentaire à cette magnifique soirée.

On remarquera avec regret qu’à Budapest, comme ailleurs, le public tousse parfois de manière indélicate. Et l’idée de proposer à l’entrée des bonbons contre la toux ne résout rien. C’est même pire que le mal puisqu’ainsi aux bruits des toux se rajoutent ceux tout aussi irritants liés à l’ouverture de bonbons…Quant aux portables, ici comme ailleurs, ils sonnent allégrement et toujours aux mauvais moments !

Qu’importe, cette magnifique Rusalka tchèque en terre magyare était un véritable enchantement.