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Salle-Pleyel

En m'installant à ma place d'arrière-scène, je constate avec tristesse que la Salle Pleyel est pratiquement vide. Je me réjouis pourtant d'entendre le Budapest Festival Orchestra (Bfz) jouer de la musique hongroise. Je les avais déjà entendus dans un programme Wagner/Stravinski il y a deux ans ; le genre de concert qui fixe une référence pour l'interprétation d'une œuvre (en l'occurrence Petrouchka) et qui du coup fait que quelqu'autre combinaison d'orchestre et de chef n'arrive plus qu'à vous la resservir fadasse.

L’orchestre prend place au dernier moment, ce qui provoque une certaine surprise. Les violons I sont à gauche avec les violoncelles, les violons II à droite avec les altos et les contrebasses sont alignées à l’arrière. Ce n’est pas la disposition majoritaire, mais cela reste assez standard, ce qui l’est beaucoup moins, c’est le positionnement des vents en deux demi-cercles concentriques au plus près du chef. Ses indications, un coup à gauche, et puis à droite, n’auront donc aucune ambiguité pour quiconque, musiciens ou spectateurs. L’effectif est important. Je dénombrerai 50 cordes (6 contrebasses).

Les violons et les altos jouent debout pendant les Chansons paysannes hongroises. L’ensemble me paraît assez inégal, un peu touffu, mais quelques passages me plaisent beaucoup.

Le grand moment du concert a été l’interprétation du concerto pour piano nº2 de Bartók. Pendant le premier mouvement, je suis impressionné par la virtuosité du pianiste Dezsö Ránki (qui remplace András Schiff). Le chef Iván Fischer est bouillonnant. Pendant la cadence, s’il ne bouge plus les mains, le reste de son corps, notamment la tête, dodeline en rythme avec le son du piano. Le deuxième mouvement (lent) m’a énormément plu, en partie grâce au motif joué à plusieurs reprises par les cordes (et la dernière fois d’une façon toute différente des précédentes) et aussi par le superbe duo entre le piano et les timbales. Ce qui fait la richesse de ce concerto, ce sont plutôt les instruments à vents et tout particulièrement dans le premier mouvement. J’ai l’impression de n’avoir jamais entendu cette œuvre, mais à l’entr’acte, je demanderai confirmation à Klari. Oui, c’est bien le même concerto que lors du concert Boulez/Chamayou/Orchestre de Paris. Pourtant, je n’ai rien reconnu… La façon de jouer des instruments à vents est une des raisons pour lesquelles j’ai nettement préféré l’interprétation du Bfz. Ce qui m’avait semblé incompréhensible et confus paraissait cette fois-ci certes extrêmement inhabituel et étonnant pour moi, n’ayant pas souvent entendu du Bartók, mais plus clair, sans pour autant manquer de contrôle ou de violence (quels crescendos !)

À l’entr’acte, je me fais remarquer en allant me placer au tout dernier rang du deuxième balcon déserté. De là-haut, je peux apprécier les beaux équilibres orchestraux trouvés au cours de la Symphonie nº9 de Schubert. Si tout est superbement joué, je dois avouer avoir trouvé cette œuvre un peu faiblarde dans les deux premiers mouvements. Certes, on y entend de jolis thèmes, mais par rapport à d’autres compositeurs, cela semble manquer d’idées et c’est un peu trop répétitif à mon goût. Cependant, les tuttis orchestraux permettent de mettre en valeur l’énergie dépensée par l’orchestre et les interventions des vents sont délectables.

Mes préventions s’évanouissent avec le troisième mouvement. Les instruments à vents y sont particulièrement à la fête. Les cordes graves se déchaînent comme il faut (mention spéciale au violoncelliste aux cheveux blancs !). Surtout, le chef sait créer des petits retards contrôlés, de brefs moments d’attente qui renforcent le caractère dansant de ce Scherzo. Je reste dans la même état de béatitude pendant le Finale, seulement distrait pendant quelques instants avec l’impression d’entendre un effet que Tchaikovski aurait peut-être pompé pour la Polonaise d’Eugène Onéguine. (Je fais parfois des associations un peu bizarres, par exemple, il y a un motif dans Tristan et Isolde que je surnommerais volontiers Le motif du Freischütz.)

Après que l’orchestre a été beaucoup applaudi, Iván Fischer se tourne vers le public et demande (dans un français parfait) si nous souhaitons entendre du Bartók ou du Schubert. Personne d’autre que moi ne doit entendre mon cri « Bartók ! ». On vote en effet d’abord à celui qui crie le plus fort puis à mains levées. La conclusion semble être « Les deux ». Le premier avait l’air d’être plus schubertien que bartókien et les autres plus bartókiens que schubertiens, mais je n’y mettrais pas ma main à couper.

 

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