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Le Bartók Marathon de Budapest

Iván Fischer returns to the Palace of Arts with a method of staging which makes him a forerunner of the most recent global trend.

C’était une idée de génie, ou de fou furieux, cette série de onze concerts d’une petite heure chacun, en une journée, autour d’un compositeur, qui ne laisse aux spectateurs le temps ni de boire ni manger. Les années précédentes, les mélomanes budapestois ont eu droit à des marathons Mozart, Tchaïkovsky, Schubert, aussi. Cette année, c’était Bartók. Il n’a pas fallu me le dire deux fois. Deux hurlements de joie et trois clics plus tard, j’avais mes billets.

Cependant, j’ai bien failli me dégonfler, la veille du marathon. Pourtant, les onze heures de concert sont passées comme une lettre à la poste. Probablement parce que chacun des concerts était relativement court, 55-57 minutes chacun. Rester concentrée 55 minutes, je sais faire. Probablement aussi car il n’y avait que 3-4 minutes de battement entre chaque concert : pas un instant à perdre, vite, vite, vite, filer vers la salle de musique de chambre ou vers la grande salle de concert pour le concert suivant, sans prendre le temps de s’interroger sur son état de fatigue/faim/déshydratation. C’est marche ou crève, pendant le marathon. Probablement aussi parce que la programmation avait été soigneusement pensée : à chaque heure, un changement drastique de genre – du maxi-symphonique au choeur a cappella, du quatuor à cordes à l’opéra, s’empresse de secouer les oreilles ensommeillées qui menaceraient de s’assoupir. Mais c’est surtout grâce aux interprètes, aux petits pianistes en herbe, aux choeurs, aux orchestres, à tous les musiciens plus superlatifs les uns que les autres, qui ont participé à la journée.

La veille au soir, Iván Fischer, directeur musical extraordinaire du Budapest Festival Orchestra, disait du Bartók-Marathon que c’était l’occasion de faire la connaissance du compositeur mis à l’honneur. Et il est vrai qu’après une bonne onzaine d’heures de Bartók, on croit pouvoir identifier du premier coup d’oreille ses oeuvres de jeunesse, reconnaître quelques astuces d’orchestration, d’harmonisation, et même quelques clins d’oeil d’une oeuvre à l’autre :

“- hiiiii, mais il est génial, non, l’intervalle bizarre descendant qu’on trouve dans la phrase introductive du Château de Barbe-Bleue ! Et du Concerto !! Mais c’est génial !! Hiii !!

- C’est une quarte.

- Oh. C’est tout ? Ce n’est pas un truc plus exotique ?

- Non. Une quarte.

- ….

- C’est l’intervalle préféré de Bartók.”

Faire connaissance avec le compositeur, vous disais-je donc. Quelques mots sur chaque concert ci-dessous :

***

10h30 – Orchestre symphonique de la MAV (Chemins de Fer hongrois), Péter Csaba (direction), Adam Banda (violon)

Concerto pour violon n°1, Concerto pour orchestre

Pour parler peu mais bien, c’était le Concerto pour orchestre de mes rêves. Du sublimissime solo de hautbois du premier mouvement, mystérieux, poignant, à la grande cavalcade finale, en passant par la cohésion sidérante des vents et le son protéiforme des cordes, le Concerto est splen-di-de. J’en rêvais depuis plus d’un an, d’un Concerto comme celui-ci (je n’ai jamais totalement réussi à digérer ma déception suite à la version qu’en a donné Pierre Boulez l’année dernière à Pleyel), je l’ai eu. Hourrah, je pourrais presque sécher le reste du marathon, je suis d’ores et déjà comblée.

Dans la minute et demie de pause qui sépare ce concert du suivant, je me fais houspiller par un bartókomane outré à qui j’avais eu le malheur de dire auparavant que c’était un orchestre budapestois relativement moyen. On peut s’amuser à chercher longtemps des orchestres capables d’assener un tel tempo au dernier mouvement du Concerto. Leur virtuosité collective laisse pantois. On lit chez un confrère hongrois que l’Orchestre des Chemins de Fer a été si fabuleux qu’on leur pardonne tous les retards, passés, à venir. Que dire de plus.

***

11h30 – Teodora Vigh (8 ans), Valentin Magyar (10 ans), Attila Henrik HENRICH (12-13 ans), Roza RADNOTI , Fruzsina FORRO : Extraits des Mikrokoszmosz

Entre sur scène la petite Teodora Vigh en robe de princesse (dont les hobbies seraient, nous annonce le présentateur du concert, un lapin, un serpent ainsi qu’un labrador), il ne me faut pas cinq minutes avant d’abandonne mon attitude d’adulte ému mais un brin condescendant, pour l’écouter comme une authentique pianiste de concert en bonne et due forme, éblouie que je suis par la présence et l’impact de son jeu (quoiqu’aux moyens limités : ses jambes n’atteignent pas encore les pédales du piano).

J’avoue un faible pour le deuxième pianiste, Valentin Magyar (dont les hobbies sont le ping-pong et le football), dont le Bartók m’a bouleversée. Le bon dosage pour moi de rythme, d’émotion, d’intelligence musicale (rah, la mise en valeur du contrepoint!), je crois. Tout aussi émus ont du être les jurés des concours qu’il a déjà remporté. (Tenez, écoutez-le jouer du Bartók)

Le troisième pianiste Attila Henrik Heinrich (rien que le nom, inoubliable, semble le prédestiner à une grande, très grande carrière de pianiste), affiche une certaine ressemblance physique avec Bartók. Les traits fins, ciselés, la mine concentrée, un peu sévère. Et son jeu l’est aussi : précis, cinglant, acéré. Tout aussi intriguant est son hobby : la photocopie. Il a déjà gagné tout un tas de concours, que le présentateur se refuse à énumérer, il se contente d’agiter dans le vague la feuille dactylographiée où s’amoncellent les concours et divers prix déjà remportés.

Les deux plus grandes, Róza Radnóti (peintre et céramiste à ses heures perdues) et Fruszina Forro (flûtiste et collectionneuse d’éléphants) doivent friser les 13-14 ans, sont déjà des pianistes abouties. Róza Radnótimaîtrise une palette de couleurs pianistiques qui feraient pâlir bien des pianistes à la renommée établie. Quant à Fruzsina Forró, son jeu fin et sensible ferait certainement merveille chez Chopin – quand bien même son Bartók me convainc un petit peu moins que celui de ses collègues.

Alors qu’une bonne moitié du public tente une sortie à l’anglaise (c’est qu’on est déjà en retard pour le concert suivant !), on nous retient quelques instants, pour un délicieux bis : le public et les quatre petits pianistes chantent un air traditionnel dont les paroles ont été distribuées à l’entrée, accompagnés par Fruzsina Forró au piano.

12h30 Budapesti Vonosok / Budapest strings

Musique pour cordes, percussions et celesta; Divertimento

Il me reste une forte impression visuelle de ce concert : les robes de couleur des musiciennes, le mur de violoncelle au fond de l’orchestre, leur son tour-à-tour râpeux, lyrique, mélancolique, l’énergie de ce magnifique orchestre de chambre et de leur chef, dont l’âge vénérable ne semble en rien entraver la liberté de mouvement. Auditivement, j’ai encore du mal à sortir de mes oreilles le petit motif du troisième mouvement du Divertimento. Un fülbemászó, dirait-on en hongrois : l’oreille-dans-qui-grimpe. Voyez plutôt.

14h00 Choeur Cantemus de Nyíregyháza. Oeuvres a cappella.

Les choeurs sont entrés, en chantant, se sont disposés autour et en face du public, tout en chantant, nous plongeant dans un océan sonore d’une pureté et d’une limpidité ahurissante. Ils chantent sans partition, sans accordeur dans l’oreille, chacun à un petit mètre de son voisin. Je me demande même si les voix ne sont pas mélangées, au lieu du traditionnel saucissonnage par tranche de tessiture ?

Ils chantent, et je pleure, je pleure, je sanglote sans pouvoir m’arrêter. Il y a deux-trois choeurs au monde capable de me mettre sans dessus-dessous, le choeur de la Radio de Berlin, le Monteverdi Choir, et apparemment, les choeurs (amateurs !?!!) Cantemus de Nyiregyhaza. L’intermède comique est toutefois assuré par la demoiselle préposée au diapason, qui donne au début de chaque oeuvre les trois-quatre notes de départ de ses collègues. Une fois, elle se trompe, rougit adorablement, et rediapasonne aussitôt ses collègues en souriant.

15h – Bartók et la musique folklorique : Ensemble Muzsikas, Jenő Jandó (piano)

Un pianiste classique, Jenő Jandó et un ensemble traditionnel hongrois, les Muzsikás s’amusent à jouer une partie de ping-pong musical bartókokolklorique. Jandó pianote un Allegro Barbaro – plus nonchalant que barbare, d’ailleurs – et hop, les Muzsikás lui chipent à la volée les thèmes, se les réapproprient, les concassent, pétrissent, malaxent jusqu’à ce que Bartók soit bel et bien redevenu traditionnel, la boucle est bouclée.

Re-belote avec les Danses Roumaines : Jandó en égrène les premières notes, Mihály Sipos, le violoniste des Muzsikás s’approche du piano en se dandinant, en rythme, et les Danses Roumaines retrouvent, semble-t’il, leur état originel, au violon – mais un violon au son plus acéré, à l’alto (mais il n’a que trois cordes, cet alto, et on le joue à la verticale, les trois cordes simultanément) et au Perculontard. C’est le nom qu’on a choisit pour nommer cette chose, une drôle gueule de violoncelle mal dégrossi en contreplaqué, qu’on tient avec une bandoulière de guitare, mais sur laquelle on tape avec un archet-massue (temps fort) et en pizz de la main gauche (temps faible). On émettra même l’hypothèse que cet objet est l’ancêtre des célèbres applaudissements à la hongroise, en accelerando permanent, jusqu’à ce que se dessinent un temps fort et un temps faible, lequel finit par être élidé, avant de réaccélerer.

16h Oeuvres pour piano seul

Gros fou-rire à l’écoute de l’opus 8. Bartók n’a apparemment pas toujours été génial, il l’est devenu. Après l’op. 8. J’avoue quelques difficultés à réprimer mon amusement à l’écoute d’une régurgitation expressionniste de sous-Brahms-straussifié, aux harmonies encore civilisées et rondelettes, qui me vaudra une remarque sèche (et méritée) de mon voisin. Mea culpa, mea maxima culpa.

17h Nemzeti Philharmonikusok

Découverte de la tonitruante et magistrale Kossuth-szimfónia (35 bois et cuivres ! Merci P-B pour le décompte), dont il me reste un souvenir ému et sidéré d’un choral de tubas, d’un duo tuba-contrebasson (hé oui) et d’autres bizarretés orchestrales, qui fonctionnement l’une mieux que l’autre, à en croire la rougeur de mes paumes au moment des applaudissements.

Il ne me reste plus aucun souvenir des Suites de Danses, mais les petits points d’exclamation gribouillés sur mon carnet à chroniquettes me laissent songer que j’ai aimé.

18h Sonate pour deux percussions et piano, Contrastes

Au cours de ce concert, il y a eu un petit souci de tourne, qui m’a tellement stressée que j’en ai oublié d’écouter la musique. On oublie un peu trop le calvaire des tourneurs, jamais à l’abri d’un coude de pianiste trop mobile, d’une feuille légèrement collée à une autre, d’un porte-pupitre glissant, etc, etc…

Quant aux Contrastes, ils ont permis au clarinette solo et à un membre du pupitre de premier violon de l’Orchestre du Festival de Budapest de s’illustrer. Le violon négocie des difficultés prévues pour des violonistes munis d’un ou deux bras supplémentaires et de doigts télescopiques. Renseignements pris, Bartók avait écrit ce morceau pour József Szigeti, à propos duquel on n’a toujours pas prouvé qu’il ne possédait pas de doigts téléscopiques.

19h Pannon Filharmonikusok. Concerto pour piano n°3, Mandarin Merveilleux (suite)

Dénes Várjon enchaine sur un concerto – et pas n’importe lequel – à peine une petite cinquante-cinquaine de minutes après son récital. Mais ils sont fous, ces Hongrois !

Le personnage inoubliable de ce concert restera l’adorable percussionniste, que les belles boucles blondes sembleraient avoir prédestinée à la harpe, ou au violon, pliée en deux au-dessus de sa grosse caisse, la Grande Mailloche de Thor dans une main, un faisceau de branchages dans l’autre, emmenant de main de maître cet orchestre virtuose dans une cavalcade effrénée à couper le souffle. (Même les Berliner prennent un tempo d’escargot sous valium, à côté. Et ils n’osent pas sortir le petit bois de chauffage. peuh !)

20h Quatuor Kelemen, Quatuors n°2 et 5.

For-mi-da-ble quatuor (qui joue le 27 février à l’Auditorium du Louvre) qui sont heureux chez Bartók comme un piranha dans un fleuve d’Amérique du Sud. Le Quatuor n°2 voit une magnifique complicité-opposition entre le premier violon, Barnabas Kelemen et sa tigresse de second violon et épouse, Katalin Kokas. A leur écoute, il devient criminel de numéroter les violonistes dans un quatuor où les rôles sont si impérieusement tenus. On de lui qu’il était le violoniste-de-gauche-au-Guarneri, d’elle qu’elle était la violoniste-de-droite-au-Strad’.

La tigresse devient altiste pour le Quatuor n°5, peut-être l’expérience, la qualité de son instrument fait qu’elle remplit plus ce rôle que le musicien avec qui elle a échangé de chaise. C’était la première fois que j’écoutais ce quatuor, magnifique, trop dense, trop fourni pour que je puisse résumer mes impressions en deux lignes. J’ai frémi, retenu mon souffle, ri jaune pendant la ritournelle du dernier mouvement. Bref, il faudra retourner l’écouter. Quelle aubaine, les mêmes jeunes interprètes (le quatuor n’a que 3 ans d’âge) le rejouent le 27 à l’Auditorium du Louvre.

(pour l’anecdote, j’avais écouter B. Kelemen jouer un concerto de Mozart en 2004 ou 2005, j’avais cordialement détesté. Je n’ai que rarement été aussi enchantée de changer d’avis sur un musicien).

21h : Orchestre du Festival de Budapest, Iván Fischer (direction, narration), Ildikó Komlósi, István Kovács : le Château de Barbe-Bleue

Après mes onze heures de Bartók (épuisée, à jeun, sans en-cas ni café ni vin), j’étais dans un état second, probablement des plus propices à l’écoute du plus bel opéra du XXè siècle. La salle s’assombrit, Ivan Fischer, face au public, dos à l’orchestre, prononce les paroles du narrateur, dirigeant d’un infime geste de la main gauche le grondement sourd des violoncelles.

Bon sang mais c’est bien sûr, le chef d’orchestre ne peux qu’être le meilleur narrateur, après tout, c’est bel et bien l’orchestre qui raconte cet opéra. Cet orchestre, que je renâcle à appeler autrement que la huitième merveille du monde (vous connaissez combien d’orchestres où les trompettes, le cor anglais, la moitié des vents et encore une bonne demi-douzaines de musiciens jouent aussi parfaitement fondu ?), m’a raconté, ou m’a peint, les larmes de sang qui scintillent dans la salle du Trésor de Barbe-Bleue, j’ai moi aussi poussé le cri de stupéfaction de Judit devant le domaine de son époux, alors que l’orchestre entre en fusion et que l’orgue rugit. Et quand Judit a ouvert la porte de trop, qu’elle devient à son tour une des femme-reliques de Barbe-Bleue, je manque fondre en larmes, mais je ne sais pas si c’est la fatigue est à mettre en cause, la joie d’avoir pu écouter cet orchestre hors du commun ou un pincement au coeur à l’idée des longs mois, ou années qu’il faudra patienter avant d’écouter à nouveau ces oeuvres, aussi somptueusement interprétées.

Ont fait le détour : Joël, Laurent.