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Fischer Iván

Le chef est en tournée helvétique avec son orchestre. Fondé il y a trente ans, le Budapest Festival Orchestra se hisse parmi les meilleurs d’Europe (letemps.ch)

Ivan Fischer adore raconter des histoires. Le chef hongrois n’hésite pas à prendre la parole en concert, comme au Festival de Lucerne en septembre dernier, où il présentait Le Mandarin merveilleux de Bartók. Le public était suspendu à ses lèvres comme à sa baguette, formidablement acérée et expressive à la fois.

Ivan Fischer? C’est lui qui créa le Budapest Festival Orchestra en 1983. A l’époque, sous régime communiste, c’était une gageure de réunir des musiciens pour former un orchestre flambant neuf. Il y eut des remous. Ivan Fischer et sa «bande» furent mal vus par les instances politiques. Mais, à force de ténacité, le Budapest Festival Orchestra a gagné sa reconnaissance, jusqu’à devenir, aujourd’hui, le fer de lance de la Hongrie musicale. En 2008, le magazine britannique Gramophone le classait au neuvième rang des orchestres mondiaux.

A 62 ans, Ivan Fischer n’a rien perdu de sa verve et de son goût de l’aventure. A la veille d’une tournée helvétique avec la pianiste portugaise Maria João Pires, il évoque les années d’apprentissage, entre Budapest et Vienne, porté par de fortes convictions.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a amené à fonder le Budapest Festival Orchestra il y a trente ans?

Ivan Fischer: Au début de ma carrière, j’ai eu la chance d’avoir beaucoup de succès comme chef. Mais je trouvais les orchestres conventionnels très ennuyeux. Les musiciens n’agissaient pas en artistes: ils faisaient un job. Ils suivaient des instructions très claires, forte, piano, plus doucement, etc. On leur disait merci et au revoir, jusqu’au prochain concert. Je me suis dit que quelque chose ne tournait pas rond.

– Quel était votre rêve en formant un nouvel orchestre?

– Je voulais que chaque membre se sente impliqué émotionnellement, qu’il soit créatif comme dans un grand ensemble de musique de chambre. Ce n’est pas suffisant d’obéir à des règles: la musique écrite est comparable à une forme de sténographie. Il faut des centaines de couleurs, de nuances et de types d’expression différents pour parvenir à lui donner vie.

– C’est votre père qui vous a donné le goût de la musique?

– Son influence a été déterminante. Mon père a fait carrière dans le milieu du théâtre. Il a beaucoup composé pour des pièces de Shakespeare ou de Tchekhov. Il dirigeait un petit orchestre et travaillait avec des comédiens. Quand le régime nazi a pris de l’importance en Hongrie dans les années 30, mon père – comme beaucoup d’autres juifs – a perdu son job. C’est grâce au compositeur hongrois Sandor Veress qu’il a survécu sous l’occupation allemande. Veress lui a trouvé un logement souterrain à Budapest où il s’est dissimulé. Nous devons beaucoup à Veress, qui est venu s’installer en Suisse pour y enseigner dès 1949, jusqu’à sa mort en 1992.

– Un de vos pédagogues fut le grand Hans Swarowski, à Vienne. Vous intimidait-il?

– C’était un homme sec, dogmatique, très formel – il portait toujours un nœud papillon aux cours. Les jeunes chefs d’orchestre étaient assis dans sa classe et prenaient des notes tandis qu’il livrait ses instructions sur l’analyse d’une partition. Sa méthode d’enseignement paraîtrait aujourd’hui démodée. Mais Swarowski avait bien connu Richard Strauss, Webern et la famille Schönberg. Il était le dépositaire de toute cette tradition.

– Et que vous a appris votre second professeur à Vienne, Nikolaus Harnoncourt?

– Autant Swarowski était très factuel et pragmatique, autant Harnoncourt était toujours en quête de la pensée sous-jacente derrière une composition. Pour lui, la musique, ce n’était pas seulement des notes, mais un langage de sentiments, de pensées et d’idées, de sorte que, lorsqu’un compositeur écrit telle combinaison de notes, il y a toujours un message, d’abord à déchiffrer et puis à transmettr e .

– Comment se passaient les cours avec Harnoncourt à Vienne?

– Je me souviens de grandes discussions philosophiques. Un jour, je me suis retrouvé à faire le cobaye et à jouer au violoncelle. Harnoncourt prétendait qu’une note ne pouvait être belle qu’en relation avec une autre. J’ai donc joué une seule note au violoncelle – du mieux que je pouvais. Tout le monde a dit qu’elle était belle, mais Harnoncourt a insisté sur le fait que j’avais raconté toute une histoire avec cette note, que je l’avais commencée doucement, que j’avais ajouté un peu de vibrato puis réduit le vibrato, augmenté le son, etc.

– Vos interprétations semblent porter l’influence de Harnoncourt. Vous-même, vous dirigez sur instruments modernes ainsi que sur instruments anciens…

– J’admire Harnoncourt presque plus que tout autre chef. Je lui dois énormément, bien que notre façon d’aborder la musique soit différente. Pour Harnoncourt, il est fascinant de montrer qu’une composition a été mal comprise en raison de la tradition; à travers ses interprétations, il veut prouver quelque chose. Moi, je ne veux rien prouver: je cherche simplement à me rapprocher de l’idée du compositeur.

– Vous dirigez et mettez en scène vous-même des opéras, comme «Don Giovanni» et «Les Noces de Figaro». Etes-vous fâché avec les metteurs en scène d’aujourd’hui, trop transgressifs?

– Non, mais le problème

avec l’opéra aujourd’hui, c’est

que le metteur en scène se voit comme un innovateur; il veut rapprocher l’œuvre du

XVIIIe siècle d’une audience moderne. De son côté, le chef cherche à être le plus fidèle possible à la partition – comme un prêtre. Il y a donc cet innovateur et ce prêtre qui tirent une production d’opéra dans deux directions différentes. A mon avis, ce n’est pas tenable: il faut une unité et pas une dualité.

– Quel est le plus bel orchestre que vous ayez dirigé?

– Pour moi, le Budapest Festival Orchestra est le meilleur orchestre au monde. Mais c’est comme une famille. Quand je compare cet orchestre avec celui du Konzert­haus de Berlin, dont je suis à présent le directeur musical, j’ai le sentiment que l’esprit y est plus fou. Je suis un chef plus radical que les autres.

– Que voulez-vous dire par radical?

– Je veux parler de l’approche du métier. Echanger, partager, être à l’écoute les uns des autres. Ne pas être assis au fond de sa chaise avec un visage qui transpire l’ennui, comme j’ai pu le vivre au début de ma carrière.

Ivan Fischer, Maria João Pires et le Budapest Festival Orchestra

A la Tonhalle de Saint-Gall ve 25 octobre, à la Tonhalle de Zurich sa 26 oct., au Kulturcasino de Berne di 27 oct., et au Victoria Hall de Genève lu 28 oct. à 20h.