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Concerts spéciaux:

L’OSM accueille l’Orchestre du Festival de Budapest. Chostakovitch : Suite pour orchestre de variété. Bernstein : Sérénade, d’après Le Banquet de Platon. Rachmaninov : Symphonie n° 2. Liza Ferschtman (violon), Iván Fischer (direction). Maison symphonique de Montréal, mardi 22 janvier.

L’ai-je rêvé ? L’ai-je vécu ? Ai-je rêvé ce que j’ai entendu ou entendu ce dont j’ai toujours rêvé ? À la sortie du concert, un lecteur, me reconnaissant, me disait : « C’était sans doute le concert de l’année ! ». Certes, il reste environ 340 jours, mais la soirée d’hier va bien au-delà d’un événement dans une saison : c’est un concert patrimonial, indélébile. La 2e Symphonie de Rachmaninov par l’Orchestre du Festival de Budapest et son géniteur magicien Iván Fischer, c’est au niveau de la Pathétique de Gergiev des grands soirs, au niveau du Poème de l’extase de Scriabine par Svetlanov, d’une 9e de Beethoven par Daniel Barenboïm qui me fit errer au hasard, un soir, dans les rues de New York ou de la Messe en si de Bach par Carlo Marie Giulini. Une expérience de vie, qui permet de toucher et communier à l’art en direct.

La recette est presque simple : des musiciens investis, un orchestre sans la moindre faille, un chef éclairé et du travail. Le travail pour atteindre un niveau, que l’on rehausse sans cesse. Jusqu’à l’Everest et, si ça ne suffit toujours pas, jusqu’au Nirvâna.

On ne le répétera jamais assez : les hiérarchies sont en train de bouger, et elles vont bouger grâce à des couples chef orchestre gagnants : Fischer-Budapest, Honeck-Pittsburgh, Vänskä-Minnesota, Järvi-Brême… Dans l’orchestre de Budapest, aucun trou et, parmi les pupitres notables, les cordes, les clarinettes, les trombones et, au-dessus de tous, les cors, un vrai quatuor glorieux. Ivan Fischer, de plus, avait aligné les contrebasses au fond (« la » solution acoustique dans notre salle) et m’a convaincu à 100 % de l’utilité de séparer les violons dans la symphonie de Rachmaninov.

À propos de hiérarchie, on rappellera qu’ici même le très routinier Alan Gilbert et son New York Philharmonic nous ont donné deux concerts d’une banalité et d’une neutralité quasi affligeantes. Avec Fischer, la musique, d’une précision quasi démoniaque, prend chair. Il densifie et allège les textures, emballe des crescendos comme des houles. D’ailleurs, comme l’Orchestre de Philadelphie de la plus grande époque, sous Ormandy, les musiciens ondulent littéralement sur leur siège. De ce corps à corps avec la musique naissent des houles et des embrasements orgiaques.

Iván Fischer et son orchestre réussissent dans le démoniaque second mouvement à se mesurer à la réputée inégalable version Ormandy de 1952. Le fugato est littéralement possédé, avec des accents plantés dans la chair. À l’autre extrémité du spectre, le pianissimo dolce des 2es violons sous le thème de la clarinette ouvrant l’Adagio est quasi impalpable. Fischer réserve les portamenti à un épisode précis : le molto cantabile du 2e mouvement. Et, au-delà de la technique, des idées et de la perfection de la lettre il y a toutes ces atmosphères. Horlogerie rime ici avec sorcellerie.

Il ne faut pas non plus oublier la première partie du concert, une réussite d’emblée, avec des extraits emballants de la Suite pour orchestre de variété de Chostakovitch et une Sérénade de Bernstein digne entrée du plat de résistance qui allait suivre. Travaillant dans l’infinitésimal, tendue vers l’orchestre et toujours à l’écoute, Liza Ferschtman a exploré toutes les nuances de la confession musicale dans l’adagio d’Agathon. L’interprétation des Hongrois et de la soliste hollandaise fut remarquable par sa finesse et la réactivité de toutes les formes de dialogues, sur lesquels repose le principe même de l’oeuvre.

En hommage à cette collaboration, la violoniste a joué le mouvement lent de la Sonate pour violon seul de Bartok, le bis de l’orchestre restant au moment d’écrire ces lignes un mystère que nous éclaircirons dès que possible sur note site.

Christophe Huss